la géographie s'exporte !

C'est avec un grand plaisir que je vous livre une expérience originale que connait Gilles Fumey, mon ancien collègue d'histoire et géographie.

Enseigner dans le Golfe Persique.

 

Gilles Fumey (professeur de géographie à l’Externat de 1983-1989, et depuis 2001 à l’université Paris-Sorbonne)

 

Des rives de la Saône à celles du Golfe persique, il n’y a que deux décennies entre ces moments passés à l’Externat et ceux qui m’envoient dans les Emirats arabes unis, pour y enseigner la géographie… des cultures alimentaires. Non pas que je n’aie retenu aucune leçon de cette ville de Lyon « capitale mondiale de la gastronomie », épithète curnonskienne un peu lointaine et méritée, mais au contraire, la certitude que « manger, c’est incorporer un territoire » (Jean Bruhnes). Du tablier de sapeur des bouchons de Lyon à celui du Beaujolais, rare restaurant français en vue à Abu Dhabi, tout raconte ces communautés qui ont construit, par leurs cuisines et leurs assiettes, une manière de voir le monde et de se voir dans le monde.

 

Ce que les universitaires de la Sorbonne enseignent à leurs étudiants émiriens, c’est une manière de lier le savoir au monde, de ne pas le séparer du vécu, des questions qu’une certaine civilisation « mondiale » construit par la turbulence des populations. Certes, chaque nation, chaque ville, chaque famille a son patrimoine de valeurs, ses références, son identité. Mais toutes sont mises au défi de l’altérité. La mondialisation actuelle reformate la géographie en grands ensembles qui s’opposent moins qu’ils ne se découvrent différents, en ne sachant pas quoi construire sur le constat de cette diversité. En Europe, les temps ne sont plus à la guerre mais aux échanges. Au Moyen-Orient, l’épreuve ne cesse de s’amplifier depuis la Seconde guerre mondiale qui a chamboulé les équilibres régionaux, et depuis que le pétrole est devenu l’énergie de référence qui a la particularité d’être localisée précisément là, et sur des espaces assez restreints concentrant la richesse. Des chocs pétroliers, la région a tiré une manne qu’elle veut utiliser pour bâtir, après de multiples tâtonnements, une économie durable. Comment faire germer un nouveau vivre-ensemble dans ces régions où il arrive que les quatre-cinquièmes de la population soit d’origine étrangère ? Comment évacuer les relents d’un colonialisme de bon aloi qui voudrait que les meilleurs étudiants des pays du Golfe viennent achever leurs études dans les pays occidentaux ? Le choc du 11-Septembre a été suffisamment violent pour que les autorités locales comprennent qu’une « acculturation » locale était préférable à l’émigration des futurs cadres.

 

L’antique université du Quartier latin parisien a accepté de relever ce défi d’une transmission in situ, afin que naisse une élite locale à même de penser la politique qu’elle entend mettre en œuvre. Nous voici embarqués dans une aventure intellectuelle nouvelle où chaque enseignant est mis en demeure de bâtir ce gigantesque pont entre la civilisation occidentale et celle du Golfe. Et cela, avec toutes les disciplines des sciences sociales, des sciences politiques et de l’urbanisme.

 

Pourquoi l’alimentation, les cultures alimentaires ? Parce que les nourritures sont précisément « terrestres ». Elles forgent ce lien entre les hommes par les cuisines et les pratiques culinaires qui héritent d’un regard passé sur lequel bâtir le futur. Les géographes sont sollicités sur les questions identitaires : comment travailler sur ce renforcement du local à mesure que le global s’amplifie ? Comment aider à accepter toutes formes d’altérité sans perdre son identité ?

 

C’est ce que les Lyonnais ont réussi au XIXe siècle, après le traumatisme de 1793. La ville est devenue alors une gigantesque cité industrielle que la banque d’origine italienne avait fécondée depuis le 16esiècle. Sa richesse est venue de la synthèse culturelle qu’elle a su produire au fur et à mesure qu’une agglomération a ceinturé la ville. Dans les Emirats arabes unis qui possèdent près du tiers des réserves mondiales de pétrole, la richesse ne tourne plus l’esprit des Emiriens. Elle apparaît comme un levier pour transmettre les valeurs de cette civilisation de l’échange entre le très riche monde indien et la Méditerranée. Les Emirats se veulent un pont entre les cultures. En choisissant le Louvre et la Sorbonne pour découvrir ces racines du cosmopolitisme que possède en lui tout nomade, fût-il du désert, ils font le pari, et nous avec eux, que l’esprit est le meilleur appui de la civilisation. Baudelaire écrivait que « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière ». Les Emiriens le pensent aussi.

 

G.F.

C'est  une expérience  originale que connaît là mon ami et ancien collègue, et je suis contente de la livrer à tous les Anciens de L'Externat, et j'espère que ses anciens élèves apprécieront ce parcours...

Nicole Morel

 

 

 
Cotisation en ligne

Bénéficiez de tous les avantages de la cotisation à l'association.

En savoir plus...

Membres